L'opération Marshmallows (Chapitre 7)

Tandis qu'Arnolphe échafaudait un plan pour retrouver Léon, les trois petites souris, Maya, Mayo et Ketchup, organisaient le quotidien dans la tuyauterie de la baignoire et apprenaient à faire connaissance avec leur hôte. Il est de renommée mondiale que les souris sont des animaux nocturnes qui profitent du sommeil des humains pour commettre leurs méfaits ; aussi profitèrent-elles de la nuit pour aller se ravitailler - goulûment - dans les placards et le réfrigérateur d'Arnolphe, grâce à un habile système de cordage qui leur permettait d'ouvrir toutes les portes ou presque, et de voler la nourriture qu'elles chérissaient. Arnolphe était si préoccupé qu'au matin il ne s'apercevait d'aucun changement notable dans son garde-manger. Elles durent, elles aussi, faire montre d'amitié et de compassion envers Léon, car l'ours en peluche ne goûtait guère aux mets dont elles raffolaient. Bien que Ketchup eût essayé par tous les moyens de lui faire avaler fromages, cornichons et cacahuètes, Léon ne jurait que par le sucre, et il se laissait lentement dépérir.


L'ours, du temps où il vivait avec Arnolphe, ne se nourrissait que de bonbons. Mayo, dans sa générosité, décida alors de monter ce qu'elle dénomma "l'opération Marshmallows", aidée dans sa tâche par l'intelligence de Maya et par le sens stratégique sans faille de Ketchup. Il s'agissait de récupérer dans un des placards en hauteur le sac de Marshmallows qu'Arnolphe conservait précieusement pour son ami l'ours. Grâce à leur ingéniosité, leur adresse et leur volonté, elles parvinrent à catapulter Mayo au-dessus du placard afin qu'elle en ouvrît le battant et fît tomber le paquet tant convoité au sol. Puis, très concentrées, en file indienne, elles transportèrent cette précieuse denrée jusque dans la canalisation de la baignoire.


Ce fut alors un véritable festin pour le pauvre Léon, qui était affamé.


_ Cela fait plaisir à voir, se réjouissait la gentille Mayo.

_ Nous sommes trop bonnes, rétorquait l'intraitable Ketchup.


Mais, à dire le vrai, voir les yeux larmoyants éperdus de reconnaissance de l'ours émut les trois souris. De fil en aiguille, et les heures passant, elles apprivoisaient ce mystérieux ours en peluche. Peu à peu, elles avaient abandonné leur enquête policière impersonnelle pour se rapprocher de lui - sans bien avoir décidé de ce changement qui s'était fait naturellement, comme sans y penser. Léon, également plus à son aise, se délectait à présent de la compagnie de ses nouvelles amies et aimait à les regarder danser, faire des tours de magie, des acrobaties, et chanter. Il applaudissait souvent de ses deux grosses pattes poilues après un tour particulièrement réussi.


Néanmoins, au petit matin, alors que les petites souris étaient prêtes à se mettre au lit, gagnées par le sommeil et la fatigue due à "l'opération Marshmallows", Léon devint triste et maussade, à l'idée qu'il était séparé d'Arnolphe. Il s'enquit de sa libération prochaine.


Ketchup prit alors solennellement la parole, tel le chef d'une armée.


_ Notre objectif, lui dit-elle, n'est en aucun cas de vous meurtrir, toi pas plus que ton maître, mais de vous permettre de vous ouvrir aux autres et au monde. N'as-tu pas passé une bonne nuit, grâce à notre compagnie et à nos pitreries ? Tu as commencé de découvrir ce que pouvait être la vie sans Arnolphe. Il faudrait que, lui aussi, s'ouvre aux autres et au monde. Nous ne voulons pas vous nuire mais vous aider à mieux apprécier la vie.

_ Je comprends, répondit Léon. Mais quand me restituerez-vous à Arnolphe ?

_ Ne t'inquiète pas de cela. Dès qu'il sera mûr à point et aura lui aussi trouvé une amitié - ou, mieux, un amour - nous te rendrons à ton maître. Mais avant que d'en arriver là, il nous faut mettre en place une étroite surveillance de tous ses faits et gestes grâce à notre système télescopique pour juger de son évolution. (En effet, chaque pièce de l'appartement avait été soigneusement équipée d'un télescope miniature qui dépassait à peine des canalisations, et qui permettait aux trois petites amies d'épier Arnolphe sans relâche et sans avoir à sortir le museau de leur tanière.)


Le langage de Ketchup restait désespérément mystérieux. Mayo brûlait d'impatience de dévoiler leur plan en son entier à leur nouvel ami et n'y tint plus.


_ On te mettra chez la voisine !, s'écria-t-elle.

_ Vas-tu te taire, la réprimanda Ketchup.

_ On te mettra chez la voisine!, répéta-t-elle en s'égosillant. Comme ça il ira te chercher là-bas et il fera connaissance avec elle, avec la voisine ! La voisine ! Peut-être même qu'il tombera amoureux.

_ La voisine ?, interrogea Léon, qui ignorait tout de cette présence féminine dans l'immeuble, lui qui ne sortait jamais.

_ Oui, la jolie voisine, dodelina sentencieusement de la tête Maya.


Et, sur ces révélations d'importance, Maya, Mayo et Ketchup allèrent se blottir dans un recoin de la baignoire, bien emmitouflées dans un mouchoir en tissu brodé qu'elles avaient dérobé dans la commode d'Arnolphe.


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