La jeune et jolie voisine (Chapitre 8)

La voisine d'Arnolphe, qui vivait sur le même palier, était jeune et jolie. Bien qu'avenante, personne ne prêtait vraiment attention à elle - la faute à l'anonymat dû aux grandes villes, la faute, aussi, à son caractère réservé et à sa timidité. Elle officiait comme institutrice et son plus grand bonheur, outre le fait de donner des classes inventives à ses petits élèves, de leur apprendre à lire et à écrire tout en s'amusant, était de rester chez elle à dessiner.


Les trois petites souris avaient décidé de réunir ces deux solitudes au coeur pur, autrement dit, d'unir les destinées d'Arnolphe et de sa jolie voisine - qu'elles n'avaient pas choisie par hasard mais après moult observations et discussions animées.


La jeune et jolie voisine, lorsqu'elle ne dessinait pas, passait sont temps à enchanter son quotidien, pour y mettre un peu de la couleur qui ornait tous ses dessins. Aussi achetait-elle régulièrement des fleurs et des plantes dont elle prenait grand soin, écoutait beaucoup de vieux et doux chants de Noël américains, et portait en toute occasion des ballerines rouges ou dorées - pour mieux se donner l'allure d'une princesse. Elle vivait très simplement, n'attendait pas - ou plus - le prince charmant, mais accueillait avec délice tous les petits bonheurs que la vie pouvait lui offrir. Un de ses plus grands plaisirs était de voir la mer, et il n'était pas rare, le week-end, qu'elle désertât Paris pour prendre le train à la Gare Saint Lazare, train qui la conduirait par voie express vers les immenses plages normandes qu'elle affectionnait tant. C'est là que, les pieds dans l'eau, déjeunant de quelques crustacés, elle se sentait réellement vivre. Et elle n'en demandait pas plus.


Pour Maya, Mayo et Ketchup, la jeune et jolie voisine était l'opportunité rêvée afin qu'Arnolphe sortît enfin de sa tanière ; elles voulaient provoquer une rencontre qu'elles espéraient de tout coeur lumineuse et prometteuse. Elles profitèrent d'un week-end au bord de la mer pour passer à l'action. Elles avaient longuement détaillé leur plan à Léon, afin de le mettre dans la confidence et qu'il se tînt correctement. Aucun accroc ne serait toléré. Ketchup, en conséquence, lui avait prodigué toutes les directives possibles :


_ Nous te transporterons en catimini - je répète, en catimini - jusqu'à son lit où nous te déposerons. Là, il te faudra faire le mort, ou du moins l'ours bien endormi. A aucun moment tu ne dois prendre la parole comme tu as coutume de le faire, pour ne point effrayer la jeune fille ou éveiller chez elle quelque suspicion. A ses yeux, tu dois être un ours en peluche normal qu'elle se doit de restituer à son propriétaire. Ne cherche pas à attirer son attention, elle s'apercevra bien elle-même qu'un intrus poilu a pénétré dans sa chambre - je la crois suffisamment sagace et observatrice pour cela. Si jamais l'opération devait mal tourner, ou que tu aies une attaque de panique, songe tout en respirant profondément au bien-être d'Arnolphe, ton maître adoré. Dis-toi que c'est pour son bien que tu languis ainsi sur le lit d'une inconnue.


A ces mots, Léon prit quelque peu peur.


_ Comment l'opération pourrait-elle mal tourner ?, demanda-t-il, un brin inquiet.

_ Et bien, elle pourrait te trouver décati, et décider de te jeter à la poubelle, répondit Maya, avec son détachement habituel.

_ A la poubelle ? Mais je n'y survivrai pas !, s'écria Léon.

_ Pas d'inquiétude, mon petit, temporisa Mayo. N'oublie pas que nous avons installé des télescopes partout dans l'immeuble, et que tout est sous contrôle, y compris la benne à ordures. Nous viendrons t'y récupérer en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.


Dans la nuit du samedi au dimanche, après avoir gavé Léon de Marshmallows afin de lui donner force et courage, les trois petites souris entreprirent de le déplacer jusqu'à la chambre de la jeune et jolie voisine. Les canalisations étaient bien étroites pour cette expédition et plusieurs fois Léon faillit perdre une touffe de son poil brun et étouffa un cri. Après bien des efforts et des contorsions, le quatuor parvint jusqu'à la chambre.


_ Comme c'est joli !, ne put s'empêcher de s'exclamer Léon sous le regard réprobateur de Ketchup qui lui avait intimé le silence. Quel lit douillet et agréable, garni de trois oreillers moelleux de plumes d'oie et d'une couverture finement brodée de marguerites en dentelle. Et quelle jolie lampe que voici, avec son bel abat-jour turquoise qui rappelle les lointains océans exotiques. Oh ! Il y a même des galets et des coquillages qui ornent la table de chevet et la commode.

_ Heureux que ton nouvel antre soit à ton goût, soldat, commenta Ketchup. Et maintenant... chut ! Attendons le retour de la jolie dulcinée.


Les trois petites souris regagnèrent la canalisation où elles se tapirent derrière leur télescope, tandis que Léon s'endormit paisiblement en s'imaginant écouter le ressac de la mer.


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