Le début d'une nouvelle histoire (Chapitre 10)

Quelle ne fut pas la surprise de la jeune et jolie voisine lorsqu'elle pénétra dans sa chambre et découvrit sur son lit un ours en peluche, couché là, en plein milieu. Elle s'approcha à pas furtifs, comme si elle craignait de le réveiller. Sous toutes les coutures elle l'observa et finit par parvenir à la seule conclusion possible : il s'agissait bien de Léon, l'ours en peluche de son étrange mais sympathique voisin. Quarante centimètres, poil brun, yeux de perles, aucune méprise n'était possible. A bien y regarder, il fallait bien reconnaître qu'il avait une bonne tête, cet ours, une tête toute pleine de sympathie, de générosité et de gentillesse, ce qui correspondait bien au texte de l'annonce qu'elle avait entraperçue près des boîtes aux lettres : "museau joufflu et avenant". La jeune et jolie voisine comprenait combien il était aisé de s'attacher à cette boule de poils bruns. Ce qu'elle comprenait moins, néanmoins, c'était la manière dont l'ours avait établi ses pénates chez elle, en plein coeur de son domicile et de son intimité. Qui donc l'avait déposé là ? La porte n'avait pourtant pas été forcée !


Les trois petites souris, bien heureuses de leur coup et de la tournure des événements, riaient silencieusement, pleines de malice et de joie.


Il était fort tard, et la jeune et jolie voisine ne voulut point déranger Arnolphe au beau milieu de la nuit pour lui remettre son bien. Cela lui ferait une fort jolie surprise lorsqu'elle sonnerait chez lui le lendemain matin. Aussi se coucha-t-elle, l'ours Léon à ses côtés, silencieux comme le lui avaient intimé les souris, et elle rêvassa tantôt au mystère de l'apparition de l'ours dans son appartement, tantôt à son maître, grand, timide et élégant, qu'elle avait trouvé si touchant. De l'autre côté de la cloison, Arnolphe ne dormait pas non plus. Lui aussi rêvassait, mais, au lieu de penser à Léon comme il le faisait nuit et jour depuis son enlèvement, la nuque élancée et la tendre amitié que semblait lui promettre sa voisine commençaient d'occuper pleinement ses pensées. Tous deux dormirent peu, mais la journée du lendemain s'annonçait rayonnante.


Dès son lever, la jeune et jolie voisine prit un rapide petit-déjeuner et entreprit de parfaire la surprise qu'elle allait offrir à Arnolphe. Si elle s'épanouissait en dessinant - surtout des fleurs, des animaux, et de petits personnages rigolos - elle était également fine couturière. Aussi décida-t-elle de se mettre au travail pour coudre un petit complet à l'ours en peluche : petit veston et pantalon en velours côtelé violets s'accorderaient parfaitement. Elle ajouta une touche finale en nouant un joli noeud papillon rouge au cou de Léon. Vêtu ainsi, il avait bien fière allure. Avant que de lui enfiler ses vêtements, elle l'avait bien brossé afin d'ôter toute poussière de son poil brun - mais d'où bien pouvait provenir ces moutons ? On eût dit que Léon avait été saucissonné puis transporté sous des meubles... dans des canalisations... Quel chemin l'avait donc mené jusqu'à sa chambre ? Le mystère restait entier.


A l'heure convenue, elle se présenta chez Arnolphe, qui, depuis qu'il s'était réveillé, arpentait son appartement sans trouver d'autre occupation que de penser à sa voisine.


Lorsqu'il ouvrit la porte, son coeur battait la chamade à tout rompre, à l'idée de la recevoir. L'envie de la voir se mêlait à la peur de la décevoir. Mais quelle émotion indescriptible lorsqu'au creux de ses bras il entrevit le beau Léon, dressé sur son trente-et-un.


_ Ne me demandez ni comment, ni pourquoi, commença-t-elle, mais j'ai trouvé votre ours hier au soir, en rentrant chez moi. Il gisait sur le lit et ma lampe était allumée. Je ne sais qui l'a mis là, et je ne veux point que vous pensiez que je suis une voleuse.


Elle avait l'air très embarrassé, ne sachant trop à quelle réaction s'attendre. Celle-ci ne tarda pas.


_ En fait, je n'ai qu'une chose à vous demander, qui me semble soudainement bien plus importante que ce mystère entourant cet ours. Comment vous appelez-vous ? Je ne connais pas même votre prénom, alors que nous sommes voisins.


Victoire ! Arnolphe, enfin, s'ouvrait aux autres.


_ Myrtille, répondit-elle en rougissant. Je m'appelle Myrtille, répéta-t-elle en levant ses deux grands yeux verts vers lui.


Et, tandis qu'il l'invitait à entrer chez lui, lui qui, auparavant, n'invitait jamais personne, les trois petites souris, grâce à leur télescope, contemplaient la scène en se rappelant une des phrases de leur ami ours : les choses les plus belles ne peuvent parfois s'expliquer.


Et c'est ainsi que commença une nouvelle histoire, toute autre, celle de Myrtille et d'Arnolphe, qui, depuis ce jour, ne se quittèrent plus, et qui regardaient tendrement le soir l'ours en peluche posé sur leur table de nuit, qui semblait veiller à leur bonheur.


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