Une rencontre inattendue (Chapitre 9)

Tandis que les trois petites souris mettaient au point leur imparable plan et déposaient Léon, bercé de rêves de coquillages et crustacés, sur le lit de la jeune et jolie voisine, Arnolphe ne ménageait pas sa peine et s'affairait également. Dans tout le quartier, il placardait soigneusement ses avis de recherche, qui sur des arbres grillagés, qui sur des pare-brise immaculés, qui dans des cages d'escalier.


Ce qu'il redoutait le plus était de croiser un voisin qui le surprendrait dans sa tâche. Pourtant, l'intuition qu'offrent les amitiés profondes lui laissait à penser que Léon n'avait pu aller bien loin sur ses deux pattes au poil brun, et qu'il était peut-être même encore dans l'immeuble. Mais il préféra attendre la tombée de nuit avant que de coller des affiches dans le hall et l'ascenseur. Sur les coups de minuit, il se décida enfin à sortir de chez lui, armé de deux avis de recherche, d'un rouleau de scotch et d'une paire de ciseaux. Alors qu'il s'attaquait au hall, collant soigneusement l'affiche sur le tableau des petites annonces près des boîtes aux lettres - tableau qu'il avait toujours trouvé fort poétique, les petites annonces étant autant de bouteilles de à la mer - une voix inattendue et douce retentit derrière lui.


_ Que faites-vous ?, lui demandait-elle.


Cette voix, c'était celle de la jeune et jolie voisine qui avait écourté son week-end à la plage et qui rentrait par le dernier train de la Gare Saint-Lazare.


Jamais Arnolphe n'avait osé adresser la parole à l'un de ses voisins, jamais il ne disait bonjour ou bonsoir, rongé qu'il était par la timidité. Ses voisins, il les fuyait, bonnement et simplement, en épiant leurs allées et venues par l'oeilleton de sa porte d'entrée.


_ Qu'est-ce que c'est ?, répéta la jeune et jolie voisine, en désignant l'avis de recherche.


Si sa question était mue par la curiosité, cette dernière paraissait saine. Mieux, la jeune femme semblait porter un un intérêt réel à l'entreprise d'Arnolphe. Celui-ci, interdit, au bord des larmes, ne savait que répondre. Fallait-il lui avouer la vérité, au risque de passer pour un immature pleutre ? Fallait-il se taire, au risque de passer pour un effroyable rustre ? Arnolphe opta pour une solution intermédiaire, distiller des bouts de vérité fort parcellaires.


_ J'ai perdu... commença-t-il, en bégayant. J'ai perdu...cet ours de collection auquel je tenais beaucoup. Il me venait de ma grand-mère, est fort rare et vaut son prix d'or.


Mais Arnolphe sentait bien qu'il agissait mal, en livrant cette demi-vérité ou ce demi-mensonge. Arnolphe sentait bien, au plus profond de lui, que toute relation humaine se doit d'être fondée sur l'authenticité. Qu'il ne pouvait y avoir de relation véritable, amicale ou amoureuse, sans cet indispensable prérequis : l'honnêteté. Aussi se reprit-il.


_ En réalité, voyez-vous, cet ours m'a accompagné toute ma vie et représente pour moi mon meilleur ami.


Puis Arnolphe se tut, attendant les moqueries narquoises de cette jolie jeune femme. Elles ne vinrent pourtant pas. Au lieu de cela, un miracle se produisit. Oh, pas un grand miracle qui lui aurait instantanément rendu Léon comme dans les livres, mais un miracle tout de même, un miracle réaliste, de ceux qui peuvent advenir dans la vie.


La jeune et jolie voisine sembla partager la peine d'Arnolphe.


_ C'est que vous devez y tenir énormément, renchérit-elle. Cela est fort triste de perdre une chose ou un un être à qui l'on tient. Fort triste et fort grave.


Alors Arnolphe, qui, jusque là, n'avait pas prêté attention à son interlocutrice, la considéra mieux. Elle était jeune et jolie (évidemment !), chaussée de ballerines dorées qui laissaient des traces de sable dans le hall, à la main, elle tenait un sac de coquillages. Ses cheveux étaient relevés en chignon et laissaient entrapercevoir deux délicates oreilles qui surmontaient son cou élancé, digne d'une danseuse étoile. Ses grands yeux verts contemplaient Arnolphe avec gentillesse.


_ Alors, toute l'humanité n'est pas mauvaise, songea ce dernier. Il existe de par ce monde des êtres capables de générosité et de compassion.


_ Je voudrais vraiment pouvoir vous aider, reprit-elle. Si vous en êtes d'accord, demain en fin de matinée je sonnerai chez vous et nous pourrons aller chercher l'ours ensemble dans le quartier. Sans doute un mauvais garnement l'aura volé et laissé à l'abandon quelque part.

_ C'est d'accord, s'entendit répondre Arnolphe, surpris de sa soudaine témérité.


Les trois petites souris, qui n'avaient pas perdu une miette de la conversation grâce au télescope dissimulé dans une boîte aux lettres, se frottèrent les pattes de contentement.


La vie avait bien plus d'imagination que leur plan bien ficelé.



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